C'est ça la vie?
- Nyamoya Nathalie

- il y a 6 jours
- 4 min de lecture
Il y a des blessures d'enfants qui changent le quotidien bien au-delà de la plaie elle-même.
Juillet 2019. Evan a eu un coupure du ligament de son genou, évènement tellement traumatisant pour lui que mentionner le mot hôpital crée une crise d'anxiété.
Depuis son accident, le genou d'Evan était devenu le centre de gravité de toute notre routine du soir. L'attelle était là, fidèle, enveloppant la blessure, cachant les traces visibles du traumatisme sous ses bandes rigides. Et Evan, avec cette logique d'enfant qui est parfois plus profonde qu'elle n'y paraît, avait fini par ne plus vouloir vivre sans elle. L'attelle était devenue sa protection. Son bouclier. Son illusion de contrôle sur quelque chose qui lui avait fait peur.

Mais le bain, lui, n'acceptait aucun compromis.
Chaque soir, le rituel recommençait. Il voyait ses sœurs partir vers la salle de bain, et quelque chose se déclenchait en lui, une anticipation, une résistance, des larmes qui montaient avant même que l'eau coule. Comme si voir les autres passer avant lui était une sentence. Un compte à rebours vers quelque chose d'inévitable et d'insupportable.
Il pleurait. Il négociait. Il résistait avec toute l'énergie de ses quatre ans et demi.
Et puis, ce soir-là, du haut de toute sa petite personne, il laissa tomber une phrase qui me figea sur place avant de me faire éclater de rire :
"Pourquoi c'est tout le temps moi ? Pourquoi je dois prendre la douche ?… C'est ça la vie… hein, c'est ça la vie ?"
Je le regardai.
Quatre ans et demi. Une attelle au genou. Un air de philosophe tragique qui avait déjà tout compris de l'injustice fondamentale de l'existence.
C'est ça la vie.
Je lui posai la question en retour, sincèrement curieuse :
Evan, qu'est-ce que c'est, la vie ?
Il ne répondit pas. Il continua à se plaindre, à se victimiser, à faire de ce bain du soir le symbole de toutes ses souffrances accumulées. Et moi, debout devant lui, je l'écoutais en me reconnaissant. Pas pour les mêmes motifs, bien sûr, personne ne me force à prendre une douche contre mon gré. Mais dans la plainte elle-même. Dans ce réflexe de transformer une contrainte nécessaire en preuve que la vie s'acharne sur nous. Dans cette façon de crier vers le ciel : pourquoi c'est toujours moi ?
Je ne cédai pas.
Je lui fis prendre son bain, en le consolant, en lui parlant doucement, en lui expliquant que la vie était infiniment plus grande et plus belle que cette douche imposée par maman. Que ce moment difficile n'était pas la vie, c'était juste un moment dans la vie.
Et la fin fut gaie. Il sortit de là propre, sentant bon, le corps rincé, la peau fraîche. Heureux, même. Avec ce soulagement particulier qu'on ressent après avoir traversé ce qu'on craignait tant, et réalisé que c'était finalement supportable.
Combien de fois suis-je Evan devant Dieu ?
Combien de fois ai-je regardé une saison difficile, une contrainte que je ne comprenais pas, une épreuve qui revenait avec la régularité d'un bain du soir, et crié intérieurement : c'est ça la vie ? Pourquoi c'est tout le temps moi ?
Comme Evan avec son attelle, je m'accroche parfois à ce qui cache la blessure plutôt qu'à ce qui la guérit. Je préfère garder mon bouclier, ma protection familière, mon illusion de contrôle, plutôt que de me laisser rincer. Plutôt que de laisser l'eau faire son travail.
Parce que se laisser laver, c'est accepter d'abord d'enlever ce qu'on porte. Et ça, c'est souvent la partie la plus difficile.
Mais il y a une promesse dans tout ça. Une promesse que Jésus lui-même a faite à ses disciples au moment précis où ils en avaient le plus besoin, au moment où ils commençaient à comprendre qu'Il allait partir, et où la panique de l'abandon commençait à monter :
Et moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous, l'Esprit de vérité… Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous.
Jean 14:16-18 (LSG)Je ne vous laisserai pas orphelins.
Cette phrase-là, ce soir-là avec Evan, prit une résonance nouvelle pour moi.
Parce que c'est exactement ce que ressent un enfant qui pleure sous la douche, qui ne comprend pas pourquoi on lui impose ça, qui a mal et qui a peur, il se sent seul. Abandonné à une expérience qu'il n'a pas choisie. Et ce que fait une mère dans ces moments-là, c'est rester. Parler doucement. Consoler sans céder. Tenir la main pendant que l'eau coule.
Le Saint-Esprit est ce Consolateur. Pas Celui qui supprime l'épreuve. Pas Celui qui court-circuite le bain du soir parce qu'on pleure trop fort. Mais Celui qui reste. Qui demeure. Qui est là dans le moment difficile, dans les pleurs, dans la solitude qui peut parfois nous faire sentir si seuls au monde, si orphelins.
Notre vraie bataille n'est souvent pas l'épreuve elle-même.
C'est de lâcher nos propres plans. Nos propres attelles. Nos propres façons de gérer la blessure par nous-mêmes. C'est d'accepter que ce que Dieu est en train de faire pour nous, dans cette saison qu'on ne comprend pas encore, est souvent infiniment plus grand que ce qui nous fait pleurer ce soir.
Et Il sait, oui Il sait, que nos moments de pleurs, de doute, de solitude sont réels pour nous. Il ne les minimise pas. Il ne dit pas "arrête de te plaindre, c'est juste un bain." Il console. Il est présent. Il tient.
Et à la fin, comme Evan, on sort de là propre. Rincé. Léger d'une façon qu'on n'aurait pas pu imaginer au moment où on résistait.
Parce qu'au fond, la vie, la vraie, n'est pas la contrainte du soir.
Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.
Jean 17:3 (LSG)La vie, c'est ça. Une connaissance. Une relation. Un Père qui ne laisse pas ses enfants seuls avec leur bobo, et un Consolateur qui demeure, pas juste le temps que l'eau coule, mais éternellement.
Cette semaine, que le Saint-Esprit te console dans tes bobos. Qu'Il te rappelle, doucement mais fermement, à quel point tu es précieux. À quel point tu es aimé. Et que ce que tu traverses n'est pas la fin de l'histoire, c'est juste le bain du soir. 🙏




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