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De belles chaussures


Il y a des matins qui commencent dans l'ordre, avec une liste, un budget, un plan. Ce matin-là en était un. Mes filles devaient aller acheter des chaussures avec leur père. Pas n'importe comment, j'avais tout prévu : le budget, serré mais honnête, et même les modèles précis que leur papa devait acheter. Je connaissais mes filles.


Je savais que, laissées à elles-mêmes devant un mur de chaussures colorées, brillantes, et légèrement hors de prix, le budget risquait de prendre un sacré coup.


Je ne sais toujours pas à quel moment dans l'enfance naissent ces goûts de luxe. Personne ne leur a appris.

Et pourtant, comme par instinct, elles savent distinguer les sandales ordinaires des sandales qui font envie.


C'est presque un talent, à sa façon.


Arrivées au magasin, les choses se déroulèrent exactement comme je l'avais anticipé. D'autres chaussures, plus belles, bien sûr, et bien au-delà du budget, attirèrent immédiatement leur regard. Mais mes filles ne sont pas du genre à abandonner facilement. Non. Elles eurent ce que j'appellerais, avec un mélange d'admiration et d'incrédulité, un plan.


En essayant les sandales que leur père avait choisies, celles qu'elles ne voulaient pas, elles se mirent à marcher de façon bizarre, se tordant les chevilles, grimaçant, boitillant légèrement, comme si ces chaussures leur infligeaient une douleur insupportable. Le message était clair, non verbal mais parfaitement orchestré : ces chaussures ne vont pas. Il faut absolument les autres.


Leur papa, à son crédit, ne fut pas dupe. Il resta ferme. Il acheta les sandales prévues, celles du budget, celles du plan initial.


Et voilà le plus beau : à la sortie du magasin, mes filles sautillaient. Littéralement. De joie, d'excitation, parce qu'elles avaient de nouvelles chaussures, ces mêmes chaussures qu'elles venaient de traiter comme des instruments de torture il y a dix minutes à peine. Le show était terminé, totalement oublié, enterré sous l'euphorie du neuf.


Quand leur père me raconta la scène, je ris. Longtemps. De bon cœur. Parce que c'était franchement drôle. Et puis, le rire s'estompa doucement, et quelque chose d'autre prit sa place.


Une pensée. Une image. Un miroir.


Combien de fois moi-même, devant mon Père céleste, ai-je joué exactement la même comédie ? Combien de fois ai-je boité spirituellement, me suis-je tordu l'âme pour faire valoir que ce qu'Il avait prévu pour moi n'était pas assez bien, pas assez grand, pas assez brillant ? Combien de fois ai-je regardé ce qu'Il m'offrait avec indifférence, voire avec dédain, les yeux fixés sur ce que j'estimais mériter à la place ?

Et combien de fois, une fois le moment passé, ai-je sauté de joie pour exactement ce qu'Il m'avait donné, réalisant, souvent trop tard, que c'était précisément ce dont j'avais besoin ?

Car je connais les projets que j'ai formés sur vous, dit l'Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l'espérance. 
Jérémie 29:11 (LSG)

Ce verset, je l'ai lu des dizaines de fois. Mais ce matin-là, il prit une saveur nouvelle. Parce que le voir à travers les yeux d'un père qui tient ferme , non pas par rigidité, mais par amour et par connaissance de ses enfants, change tout.


Il y a quelque chose de profondément libérateur dans l'idée que Dieu connaît les projets qu'Il a pour nous. Pas qu'Il les improvise au fur et à mesure. Pas qu'Il réagit à nos boitillements et à nos complaintes. Il sait. Il a vu la fin depuis le début. Il connaît nos tailles, nos besoins, ce qui nous convient vraiment, bien mieux que nous ne le savons nous-mêmes.


Et moi, comme mes filles, je viens parfois devant Lui avec ma propre liste. Mes propres modèles choisis d'avance. Mon idée bien arrêtée de ce que devrait être ma vie, ma famille, ma carrière, ma santé. Et quand ce qu'Il me donne ne correspond pas exactement à ce que j'avais imaginé, je me plains.


Parfois doucement, parfois avec une certaine véhémence. Ce n'est pas ce que j'avais demandé, Seigneur.


Mais Lui reste ferme. Parce qu'Il sait.

Ce que j'apprends, lentement, parfois douloureusement, c'est ceci : aspirer au meilleur est bon. C'est même sain. Mais ce désir ne devrait jamais éteindre la gratitude pour ce qui est déjà là, pour ce qui est déjà donné, pour ces petites choses qui nous semblent ordinaires et qui sont, en réalité, des semences.

Des graines pour quelque chose de plus grand.


Et les graines ne poussent pas sans eau. Elles ne fleurissent pas dans l'amertume ou la plainte. Elles s'épanouissent dans la gratitude, dans la reconnaissance, dans la louange, même pour les sandales qu'on n'avait pas choisies.

Reconnais-le dans toutes tes voies, et il aplanira tes sentiers. Proverbes 3:6 (LSG)

Dans toutes tes voies. Pas seulement les grandes. Pas seulement les moments glorieux. Dans les matins ordinaires, dans les budgets serrés, dans les petites déceptions et les joies simples. Dans les sandales qui font sautiller de bonheur à la sortie du magasin.


Mon Père céleste n'est pas limité comme je le suis, moi, dans ma vision de mère. Je vois le présent, les larmes, les sourires, les caprices. Lui voit l'ensemble du tableau, chaque saison, chaque épreuve, chaque grâce tissée ensemble en quelque chose de cohérent et de beau.

Plus je choisis de Le reconnaître, plus je réalise que ce qu'Il fait dans ma vie, dans nos vies, est tout simplement exceptionnel. Inimitable. Et empreint d'un amour que je ne finirai jamais de mesurer pleinement.


Ce jour-là, mes filles sont rentrées avec leurs sandales. Heureuses.

Moi, j'avais reçu bien plus qu'un récit amusant à raconter.


Excellente journée à tous. 🙏


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