Les douleurs de l'enfantement.
- Nyamoya Nathalie

- 31 oct. 2022
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 3 avr.
Il y a ce que l'on sait. Et il y a ce que l'on vit.
Ces deux choses-là peuvent parfois se ressembler de loin. Mais quand on est au cœur de l'expérience, on découvre qu'elles sont séparées par un abîme que aucune connaissance théorique ne peut franchir à votre place.

En tant que médecin dans un service de maternité, je savais, vraiment, techniquement, médicalement, ce que les douleurs de l'enfantement représentaient. Je connaissais leur physiologie, leur progression. Je savais qu'elles faisaient partie du processus, qu'elles étaient bon signe, qu'elles annonçaient l'arrivée d'un bébé.
Savoir et expérimenter sont deux choses totalement distinctes.
La connaissance enfle. L'amour édifie. Et on a souvent tendance, quand on sait, à vouloir tout maîtriser, à avoir un petit mot pour ceux qui traversent des moments difficiles, parfois avec une condescendance qu'on ne réalise pas soi-même tant qu'on ne s'est pas retrouvé à leur place.
Vivre les souffrances, les angoisses, vraiment les vivre, de l'intérieur, nous rend non seulement plus vulnérables, mais nous rappelle notre propre fragilité humaine. Celle qu'on oublie si facilement quand tout va bien.
Je souris en repensant à cet accouchement.
Pas immédiatement. Il a fallu un peu de temps avant que le sourire revienne. Mais maintenant qu'il est là, il ne part plus quand les souvenirs remontent à la surface.
Au début, les contractions me semblaient gérables. Je sentais la douleur s'intensifier mais j'espérais tenir jusqu'au bout. Entre deux contractions, je discutais, normalement, presque sereinement, ce qui donnait aux autres l'impression que les choses ne déraperait pas. Ce qui me donnait surtout l'impression que j'étais au contrôle.
Hum...
Plus le temps avançait, plus le doute s'installait en même temps que l'inconfort. Je devenais moins bavarde. Moins sûre de moi. Mais j'avais encore la foi que les choses allaient vite se mettre en ordre.
Jusque-là, je sentais que Dieu était avec moi. J'arrivais encore à prier entre deux contractions. La douleur augmentait, mais elle restait dans un registre que je reconnaissais, que je pouvais nommer, que je pensais pouvoir traverser.
Et puis elle franchit un degré de plus.
Dans le summum de mes souffrances, je sentis sincèrement que j'allais mourir. Que Dieu m'avait abandonnée. Et que si c'était possible, que cette mort arrive le plus vite possible, parce que n'importe quoi valait mieux que ça.
Entre deux contractions caractérisées par des cris que je n'essayais plus de retenir, je demandai où j'en étais. Combien de temps encore. Une infirmière répondit :
"Dr, tu es à 7 cm."
Sept centimètres. Sur dix. Ce qui voulait dire, ma connaissance médicale me le hurla immédiatement, qu'il me restait en moyenne encore deux à trois heures dans cet état.
"Non. Ce n'est pas possible. Je ne vais pas atteindre 10 cm."
Je le dis sérieusement. Comme une vérité clinique. Je ne concevais pas subir deux à trois heures supplémentaires dans ces conditions. Ce n'était pas de la dramatisation, c'était une évaluation honnête de mes capacités du moment.
La panique s'installa. Les paroles d'encouragement de ceux qui m'entouraient n'y faisaient rien. Je ne comprenais plus ce qui m'arrivait, moi qui savais pourtant exactement ce qui se passait. La salle d'accouchement autrefois familière était devenue une salle de torture. L'excitation d'accueillir cet enfant avait entièrement disparu. Il ne restait que la douleur. Et l'angoisse. Et cette certitude que ça n'en finirait jamais.
Du point de vue du médecin, cependant, et je le savais quelque part, même à travers le brouillard de la douleur, que c'était bon signe. Le moment de la délivrance était proche.
Heureusement, j'accouchai dans la demi-heure qui suivit.
Quand une femme va mettre un enfant au monde, elle est en peine parce que le moment de souffrir est arrivé pour elle ; mais quand le bébé est né, elle oublie ses souffrances tant elle a de joie qu'un être humain soit venu au monde.
Jean 16:21Si nous pensons que le moment de gloire vient sans douleur, c'est qu'on n'a pas bien lu ce qui est arrivé à Jésus juste avant qu'Il ne soit crucifié, et glorifié par la suite.
La douleur a ceci de particulier : elle retire tout ce qui est superflu. Au début de mes contractions, je sentais que Dieu était avec moi. La souffrance intense avait anéanti cette sensation, complètement, sans laisser de traces. Et c'est là que j'ai compris quelque chose d'important que je n'aurais pas compris autrement : nous ne devons pas vivre selon ce qu'on ressent, mais selon la foi.
Le sentiment de la présence de Dieu peut disparaître. Sa présence, elle, ne disparaît jamais.
Les contractions dans nos vies, ces saisons de compression, de douleur, d'incompréhension, ne viennent pas de nulle part. Elles viennent faire naître des trésors cachés. Elles retirent tout ce qui est superficiel, tout ce qui était basé sur les sens plutôt que sur la foi. Et si un enfant est souvent conçu dans la joie, sa venue au monde passe presque toujours par la douleur.
À celui qui pense que Dieu l'a abandonné, tiens bon. Tu es peut-être à quelques contractions près de l'accouchement.
Cette expérience m'a aussi appris quelque chose sur la compassion.
Je me souviens de mon amie Nancy, une sœur de cœur, que j'avais accompagnée lors de son deuxième accouchement, bien avant que j'aie mes propres enfants, bien avant que je connaisse cette expérience de l'intérieur. Je faisais mon travail, avec tout le soin et le professionnalisme que j'avais à l'époque.
Puis je l'accompagnai pour son troisième fils, après avoir moi-même accouché.
Elle me fit directement la remarque que mon doigté avait changé. Que j'étais devenue beaucoup plus douce, plus prévenante. Je me défendis, j'étais certaine de faire la même chose que la dernière fois, mon affection pour elle n'avait pas changé d'un gramme. Mais elle insista : la maternité m'avait transformée. Le fait d'avoir vécu l'accouchement moi-même m'avait changée.
Et elle avait raison. C'était inconscient, mais c'était réel.
Vivre une douleur nous permet de comprendre ceux qui la traversent d'une façon que la connaissance seule ne peut pas donner. Il y a quelque chose qui passe de main en main, de cœur à cœur, dans la douceur de quelqu'un qui sait, vraiment sait, ce que l'autre endure.
Si Jésus a traversé la douleur jusqu'à la mort, c'est qu'Il peut te comprendre au-delà de ce que tu peux penser ou imaginer. Il a vécu pire, alors qu'Il ne le méritait pas du tout. Pas une seule seconde.
Alors respire.
Si tu traverses des moments difficiles en ce moment, si tu es à sept centimètres et que tu ne vois pas comment tu vas atteindre dix, respire. Il sait que tu as mal.
Comme la patiente qui crie contre ceux qui vont finalement l'aider, Il ne tient pas rigueur de tes cris. Il te comprend bien plus que tu ne le crois.
Laisse-Le te prendre dans Ses bras, surtout dans ta douleur, plus que dans la joie. Car c'est souvent dans la douleur que l'étreinte est la plus vraie, la plus profonde, la plus nécessaire.
Et quand ta bénédiction arrivera, elle arrivera, la joie sera à la mesure de ce que tu auras traversé pour la recevoir.
Très bonne journée à tous. 🙏




Merci ma soeur pour ce partage édifiant . 😘
La douleur a l'avantage d'enlever tout sentiment superflu...on devient vrai ! L'un des moments où l'on devient consciemment honnête avec nous et les autres. Urakoze Nathalie kutwibutsa ... Tu as des mots justes pour le décrire .