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Souvenirs souvenirs...

Dernière mise à jour : 4 avr.

Pendant les vacances, mes parents nous emmenaient chez mes grands-parents à Vyerwa, dans la province de Ngozi, au Burundi.

Ce nom seul suffit à faire remonter tout un monde.



Avec mes cousins, on parcourait les champs, se cachant derrière les grands arbres de la propriété familiale, avançant toujours un peu plus loin que prévu,


jusqu'aux petites rivières qu'on appelait imyonga, ces cours d'eau qui semblaient au bout du monde quand on avait huit ans et des jambes pleines d'énergie. Mes oncles et tantes avaient évidemment interdit ces expéditions non surveillées. Et au retour, sans surprise, la fessée nous attendait pour avoir désobéi à cette loi.


On recommençait quand même la prochaine fois. Parce qu'on était enfants. Et parce que certaines rivières valent bien une fessée.


Le soir, on dînait tous ensemble à la table familiale, à la lumière des bougies. Et la maison, cette vieille maison sans électricité, prenait dans mon imagination des proportions énormes. Je me sentais toute petite dedans. Toute vulnérable. Les ombres que les bougies projetaient sur les murs n'arrangeaient rien.


Et puis il y avait les contes de mon oncle Ferdinand sur les ibisizimwe, les ogres, en Kirundi. Racontés avec ce talent particulier des adultes qui savent exactement jusqu'où faire peur sans dépasser la limite. Pour moi, cette maison était immense.


Ces souvenirs-là, je les portais précieusement.


Plusieurs années plus tard, je revins dans cette province pour y poursuivre mes études de médecine. Un détour par la maison familiale s'imposait, comme une évidence, comme un pèlerinage.


Et là, je fus surprise.


La maison avait rétréci.

Je la regardai, décontenancée. La salle à manger que je revoyais si grande dans mes souvenirs me semblait maintenant minuscule. Les chambres, comment avait-on pu y être si nombreux ? Je voulais tant y retrouver les mêmes sensations qu'enfant. Mais mes yeux me montraient une autre réalité. Une moue de déception se dessina sur mes lèvres.


Bien sûr, et je le savais, la maison n'avait pas changé de dimensions. C'est moi qui avais changé. Grandi. Presque dix ans s'étaient écoulés. Dix ans de maturité, d'expérience, de quelques centimètres de plus, et une façon entièrement différente d'occuper l'espace.


Mais mes sentiments, eux, n'avaient pas changé.


L'odeur du feu de bois dans la cuisine familiale, dont la fumée finissait toujours par nous piquer les yeux. Le beuglement des vaches et de leurs veaux à l'heure de la traite du soir. Ces sons, ces odeurs, ils étaient intacts, gravés quelque part en moi à une profondeur que les années n'avaient pas touchée.


En marchant dans la propriété, je cherchais les gens qui y avaient vécu. Mes grands-parents qui n'y étaient plus. Mes cousins que j'avais perdus de vue pour la plupart. Ceux qui travaillaient dans la propriété et qui avaient quitté ce monde. Un moment de tristesse traversa mes pensées, douce et lourde à la fois, comme tous les deuils qui n'ont pas de nom précis.


Chaque saison a sa valeur. Qu'elle nous semble bonne ou mauvaise, on ne devrait pas s'y attacher au point de ne plus pouvoir bouger.


La maison de Vyerwa n'avait pas rétréci, c'est moi qui avais grandi. Et grandir, c'est précisément ça : les mêmes lieux prennent des proportions différentes, parce qu'on les voit avec d'autres yeux.

Il n'y a pas plus important que le temps dans lequel on se trouve. Si le passé a su, en son présent, nous faire du bien, il est toujours possible de créer d'autres bons souvenirs pour le futur, en vivant pleinement dans le présent.


Mais combien de fois s'attache-t-on à des personnes, à des lieux, à des saisons, parce qu'on s'y est senti si bien, au point de ne plus arriver à suivre le mouvement quand il faut partir ? Ce mouvement de l'Esprit qui dit : cette saison est terminée. Il y en a une autre qui commence.

C'est par la foi qu'Abraham, lors de sa vocation, obéit et partit pour un lieu qu'il devait recevoir en héritage, et qu'il partit sans savoir où il allait. Car il attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l'architecte et le constructeur. 
Hébreux 11:8-10

Abraham savait qu'il ne devait pas rester indéfiniment dans un seul lieu. Il quitta ce qu'il connaissait, ses repères, ses habitudes, tout ce qui avait fondé son existence, pour aller vers quelque chose qu'il ne voyait pas encore. Pas vers le vide. Vers une promesse. Vers Celui qui construisait déjà quelque chose de plus solide que tout ce qu'Abraham aurait pu bâtir lui-même.


Ce départ-là n'était pas une perte. C'était une progression.


Je ne dis pas qu'il faut nier le passé. Ni faire semblant que ce qui a été n'était pas beau. La maison de Vyerwa était belle, elle l'est encore, à sa façon, même réduite par mes yeux d'adulte. Ces étés burundais avaient leur gloire propre. Ces repas à la bougie, ces expéditions vers les imyonga, ces contes d'ogres racontés le soir, tout cela a formé quelque chose en moi que je ne veux pas effacer.


Mais il y a une différence entre honorer le passé et y résider.


Ne dis pas : D'où vient que les jours passés étaient meilleurs que ceux-ci ? Car ce n'est point par sagesse que tu demandes cela. 
Ecclésiaste 7:10

Cette question, c'était mieux avant, hein ?, est l'une des plus dangereuses qu'on puisse se poser. Non parce que le passé n'était pas bon. Mais parce qu'elle nous empêche de voir ce que Dieu est en train de faire maintenant. Elle fixe les yeux en arrière pendant que quelque chose de nouveau se construit devant.


Il est le Dieu du maintenant. Le Je suis, pas le J'étais. Capable de nous faire du bien mieux que ce ne fut dans le passé. Capable de nous faire marcher de gloire en gloire, si nous acceptons de lever les yeux vers l'avant plutôt que de les garder fixés sur ce qui était.


Si tes souvenirs sont beaux, Il t'en donnera de plus beaux encore. Si ton passé est douloureux, Il effacera les effets de cette douleur de ton âme et t'en donnera de nouveaux. Pas parce que la souffrance n'a pas existé. Mais parce qu'Il a ce pouvoir extraordinaire de racheter même ce qui semblait irrécupérable.

Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses ont disparu. Apocalypse 21:4

Les premières choses ont disparu. Pas effacées comme si elles n'avaient jamais existé, mais dépassées. Transcendées. Remplacées par quelque chose d'entièrement nouveau que l'œil n'a pas encore vu et que le cœur n'a pas encore imaginé.


La maison de Vyerwa a rétréci parce que j'ai grandi. Un jour, peut-être, en regardant en arrière depuis l'éternité, nos épreuves les plus grandes, nos deuils les plus lourds, nos saisons les plus sombres nous paraîtront elles aussi réduites, non pas parce qu'elles n'étaient pas réelles, mais parce que ce qui nous attend les aura tellement dépassées.


Venons devant Dieu pour entrer dans une nouvelle saison. Non pour oublier ce qui a été. Mais pour recevoir quelque chose de mieux que ce dont nous nous souvenons.


Il en est capable.


Très belle journée ou soirée à tous. 🙏






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